Culture

Petit précis pour comprendre – et apprécier – l’art contemporain

Cet article est écrit par Alain Bourdon, designer graphique et prof de graphisme. Si vous aussi avez envie de partager une passion, ou un sujet qui vous tient à cœur, n’hésitez pas à m’écrire à noemi(@)trendymood.com.

« Moi aussi je peux le faire ce truc… »

C’est peut-être la réflexion que vous vous faites chaque fois que vous êtes confronté à une œuvre contemporaine dont vous ne possédez pas les clés. Ou celle que vous vous lancez, entre amis, un peu circonspects, pour chercher du réconfort entre néophytes !

L’art contemporain semble figé depuis 1917 avec Marcel Duchamp et sa « Fontaine » dans un vocabulaire qui ne nous permet plus de le comprendre. De beau, nous sommes passés au concept en un clin d’œil, comme par une accélération temporelle. Déjà, Picasso, c’était compliqué mais tout le monde crie au génie, alors… Mais Jeff Koons, franchement… Mais nous allons voir que ça n’est pas si simple, et que quelques clés peuvent même vous réconcilier avec l’art contemporain. Tout est affaire de pédagogie.

Salon d’automne de 1912, Paris, Grand Palais

Le beau, c’est la base !

Nous avons du mal à trouver les œuvres belles. C’est « intéressant », « un concept », « drôle »… Mais nous ne nous retrouvons pas dans une installation aussi bien que devant une toile du Caravage ou là, c’est comme à la maison ! La grotte de Lascaux ? Incroyable. Le Louvre ? Superbe. Les Pyramides ? Exceptionnelles. Beaubourg…. « c’est un concept non ? ». Pour comprendre l’idée du beau, il faut penser que c’est une idée récente. Une cathédrale, un cheval à la grotte de Chauvet, un masque Navajo, auront peut-être moins à voir avec le beau qu’avec la représentation occidentale que nous en avons. Il peut nous arriver de projeter notre éducation artistique sur d’autres sujets qui nous laisseront sans réponses. Un masque Inuit est-il de l’art, est-il beau ? Ces objets ont plus étés pensés et réalisés pour leur renvoi au sacré que pour leur beauté. Écartons donc pour l’instant cette notion qui nous sert de jugement de valeurs afin d’inventer une autre façon de penser l’art.

Lorsque nous sommes devant « La Vierge au poisson » de Raphaël, il ne nous paraît pas étonnant de voir une vierge qui a enfanté un rejeton se tenant à côté d’un ange descendu sur terre pour l’occasion, et qui guéri un vieillard chassé par les démons. Cependant, nous allons comprendre le tableau, le critiquer et en avoir un jugement esthétique. De même, nous serions tous d’accord sur le génie d’un Bach mais douterions des théories d’Einstein, alors qu’il s’agit de la plus grande subjectivité qui soit ! Pourquoi ? Car c’est notre culture.

Raffaello Sanzio – Sacra Famiglia con Rafael, Tobia e San Girolamo, o Vergine del pesce / Brooklyn Museum – Male Figure Waka Sran

Imaginez-vous devant une statue africaine Baoulé, les mots vous manquerons pour comprendre cet objet, donc l’esprit critique, donc vous ne pourrez pas statuer sur sa beauté. En revanche, si on vous l’explique, vous aurez des clés de lecture et de compréhension, qui peuvent déboucher sur un jugement esthétique. Plus vous en saurez, plus vous serez en mesure de critiquer : les couleurs, le bois, le premier plan, les ornements… Il en va de même pour l’art contemporain. En somme, l’art est affaire d’éducation. Il faut toujours comprendre pour juger et plus vous serez proche de la civilisation, plus vous saurez la comprendre et donc l’aimer.

La mort de l’art (petite histoire de l’art accélérée)

Pour notre société judéo-chrétienne, il faudrait penser la mort du beau à partir de la mort de Dieu. Dès l’arrivée des Lumières, de la raison, nous voyons les lignes bouger de façon soudaine et donner une multitude de courants variés et divers. C’est la fin de la peinture mythologique, Christique et le dernier coup d’accélérateur viendra de la photographie : elle fait mieux que le peintre. Comment amorcer ce virage ? En transformant l’art pictural en impression que la nature à sur nous, à l’inverse de sa représentation fidèle (voir Monet). Mais le pavé dans la marre sera l’invention du « ready-made », littéralement « déjà fait » inventé par Marcel Duchamp. Cela implique que nous allons dans la rue, n’importe où, et que nous prenons un objet en le déclarant « art ». S’en suit la lignée contemporaine que nous connaissons. C’est moins la beauté qui comptera désormais que le concept.

Claude Monet – Impression, Soleil Levant / Alfred Stieglitz – Photographie54, Fountain de Marcel Duchamp

Le ballon de foot dans la galerie…

Nous voilà à la Fiac ou dans une galerie d’art. Si nous suivons notre raisonnement, hors connaissance, nous n’aurons pas d’avis sur une œuvre de Doug Aitken, qui nous présente un trou dans le sol (Sonic Pavilion). Puis, en y prêtant attention, nous entendrions un bruit sourd : le son de la terre à 300m de profondeur, rendu possible à l’aide d’un puits vertical qui nous permettra d’entendre le craquement des plaques tectoniques et le grondement des extractions de minerais précieux à des centaines de kilomètres de l’endroit où nous nous trouvons. Cela nous permettra d’entrevoir le cri d’une terre que l’on abîme ? Que l’on exploite ? Nous renverra aux origines de l’humanité, à partir de la Terre ? Comment en est-on arrivé à cette déduction à partir d’un « à priori » simple trou dans le sol ?

Il en va de même avec l’artiste Maurizio Cattelan et son « Him » représentant Hitler. Comment se fait-il qu’en l’apercevant de dos, nous y voyons un enfant et soyons saisi d’un sentiment d’effroi en se déplaçant et en découvrant sa face ?

Doug Aitken – Sonic Pavilion / HIM, a statue by Maurizio Cattelan in Warsaw Ghetto (Maciej Szczepańczyk)

Parce que cela dit quelque chose du monde que nous comprenons. Il faut, pour appréhender l’art contemporain, connaître l’histoire, le lieu, parcourir l’œuvre, regarder deux fois, s’éduquer les sens. Nous n’avons pas la même éducation à l’art contemporain que l’éducation religieuse, qui depuis toujours nous donnait à comprendre une « descente de croix ». Alors, c’est à nous de nous faire notre vocabulaire, hors école, éducation scolaire et sociale.

Comprendre, aimer et critiquer.

Chacun est légitime de rentrer dans une galerie pour voir, analyser, lire, chercher et comprendre. C’est cette addition de petites expériences qui vont vous permettre de vous approprier l’art contemporain. Nous pensons que le beau s’offre à nous et qu’il est le crédit d’une œuvre réussie. Mais nous avons vu qu’il est aussi affaire d’éducation. La somme des connaissances et des expériences va vous permettre de proposer un avis, même face à un galeriste qui vous ferait aujourd’hui perdre votre confiance en votre jugement.

Si chacun se renseigne, fouille, s’éduque et se forge à un avis critique, alors nous pourrons débattre et ré-animer un dialogue autour de l’art. Cela permettrait aussi de dénoncer les ravages financiers liés aux précepteurs qui forgent les côtes des artistes à des fins lucratives. S’opposer à la tribu élitiste des artistes mondains et de leurs groupes intellectuels, cela doit passer par vos yeux, vos oreilles et votre jugement éduqué. Le malaise artistique est libéral, redonnons-lui une importance populaire !

5 Commentaires

  1. Super article!
    Je partage ton avis. Ça m’énerve toujours tant ces personnes qui disent des « c’est moche » , ou des  » l’art contemporain c’est nul ».
    Et en même tps, je sais que j’ai eu de la chance: grâce à mon intérêt pour l’art j’ai pu suivre à la Fac des cours d’histoire de l’art en option, j’ai eu cette éducation qui me permet de mettre l’oeuvre dans son contexte et de la comprendre ou du moins d’essayer. C’est une chance, c’est comme avoir les clés.
    Je pense que toute personne allant au musée, devrait ouvrir en amont une encyclopédie de l’histoire de l’art. Mais c’est ce qui est chouette avec l’art c’est accessible à tous, meme à ceux qui n’y connaissent pas grand chose. Et peut etre que la frustrution de ne rien y comprendre justement, peut pousser à creuser plus loin… encore faut il etre dans cette démarche :)

  2. J’apprécie particulièrement la fin de ton article : l’art contemporain est mal aimé car noyé dans une foire libérale (le mot foire n’est pas choisi ici au hasard). Cela me fait penser au film de banski (exit through the gift shop). Oui à l’éducation à l’art contemporain et au dialogue sur l’art.

    Car il y a des oeuvres exceptionnelles (pour moi je citerais entre autres Anish Kapoor, James Turell, Marina Abramovic, André Cadere…)

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